Extraits de
Nègres Blancs d'Amérique





À la mémoire de Pierre Vallières.




[...]


"Ce livre n'est pas parfait et ne prétend pas l'être. Les observations qu'il contient sont forcément limitées, incomplètes. Les idées qui y sont exprimées ne prétendent pas à l'objectivité des "neutres" : elles sont partiales et politiques. (On oublie souvent que "l'objectivité" est elle aussi, en certaine matière, comme la politique, une idéologie : l'idéologie du statu quo)."


[...]


"Car il est anormal, injuste et inhumain que le pouvoir économique et politique qui gère la vie entière des travailleurs n'appartienne pas au travailleur eux-mêmes, mais à d'autres, à des parasites dont la seule fonction, la seule ambition et le seul intérêt est d'accumuler des profits sans limites, à même le travail, l'énergie, la sueur, la vie de la majorité des citoyens."


[...]


Être un "nègre", ce n'est pas être un homme en Amérique, mais être l'esclave de quelqu'un. Pour le riche Blanc de l'Amérique yankee, le "nègre" est un sous-homme. Même les pauvres Blancs considèrent le "nègre" comme inférieur à eux. Ils disent : "travailler dur comme un nègre", "sentir mauvais comme un nègre", "être dangereux comme un nègre", "être ignorant comme un nègre"... Très souvent, ils ne se doutent même pas qu'ils sont, eux aussi, des nègres, des esclaves, des "nègres blancs". Le racisme blanc leur cache la réalité, en leur donnant l'occasion de mépriser un inférieur, de l'écraser mentalement, ou de le prendre en pitié. Mais les pauvres blancs qui méprisent ainsi le Noir sont doublement nègres, car ils sont victimes d'une aliénation de plus, le racisme, qui, loin de les libérer, les emprisonnent dans un filet de haines ou les paralyse dans la peur d'avoir un jour, à affronter le Noir dans une guerre civile."


[...]


"Si la Confédération n'apporta aucun changement immédiat à la vie traditionnelle des Québécois, "ruraux, catholiques et français", elle créa, toutefois, les conditions économiques et politiques de l'invasion du Québec et du reste du Canada par les entrepreneurs et les financiers américains. La "vraie" conquête se préparait dans les bureaux vernis des conseils d'administration de New York, en contact permanent avec Londres, au service desquels toute un armée de valets, à Toronto, à Montréal, à Québec et à Halifax, travaillaient fébrilement à acheter les politiciens et les hommes d'affaire locaux à coups de millions, et à endormir les masses avec la complicité des évêques et des journalistes. Déjà, les impérialistes britanniques contrôlaient un large secteur de l'économie canadienne. Mais les États-Unis entamaient, chaque année, une part toujours plus grande de leur pouvoirs et privilèges. Ce transfert progressif aux Américains de l'hégémonie financière, industrielle, commerciale et politique ne pouvait s'effectuer sans crise ni sans libérer (du moins provisoirement) des énergies nouvelles, indépendantes, qui avaient l'illusion de pouvoir concurrencer l'impérialisme. C'est pourquoi, pour éviter des heurts inutiles (entre capitalistes) et dangereux politiquement - car ils pouvaient favoriser l'émergence de révoltes populaires - les businessmen anglo-américains se livraient à un gigantesque marchandage souterrain dont le peuple, et parfois même la majorité des politiciens, ignorant la réalité économique, n'avaient pas du tout conscience."


[...]


"Ces "chevaliers d'industrie", ces aventuriers du dollar, n'avaient ni patrie ni "intérêt national". Ils n'avaient que des intérêts de classe et des soucis de fortune. Le capital était à la fois leur religion, leur politique et leur raison de vivre. Leur langue était celle des affaires. Leur empire était le marché mondial des capitaux et des biens produits par cette masse de "cheap labor" anonyme pour laquelle ils n'avaient que mépris. Ils fabriquaient, au jour le jour, la Loi, la Justice, la Démocratie, les Droits de l'Homme, en fonction de l'accroissement illimité de leurs investissements et de leurs profits."


[...]


Les Américains ne rencontraient aucune opposition au sein du gouvernement québécois, quelque fut le parti au pouvoir. Presque tous les premiers ministres qui se succédaient à Québec étaient invités à faire partie du conseil d'administration de l'une ou l'autre de leurs entreprises. La machine électorale des deux partis traditionnels étaient également bien pourvue et les milieux d'affaires s'entendaient aussi bien avec les "rouges" qu'avec les "bleus"."


[...]


"Nous sommes conscients du fait que notre combat au Québec s'inscrit dans le cadre d'un autre combat beaucoup plus vaste, celui de tous les hommes lucides, responsables et fraternels, de par le monde, athées ou non, chrétiens ou non, marxistes ou non, qui luttent pour la libération de l'Homme..."


[...]


"La lutte des travailleurs contre l'exploitation capitaliste fut compromise par la haine farouche que l'idéologie raciste dirigea contre les Noirs. Financé par les exploiteurs des travailleurs blancs et des travailleurs noirs, le racisme permit au capitalisme de retarder de plusieurs décennies la révolution populaire aux États-Unis. Le racisme, en faisant s'entre-déchirer les travailleurs pour des motifs irrationnels, favorisa le sabotage du mouvement syndical américain par la haute bourgeoisie et évita aux millionnaires la désagréable expérience d'avoir à rogner un peu sur leurs profits pour financer des réformes sociales. Le mouvement syndical, contrôlé par des spéculateurs liés aux intérêts financiers et politiques du "Warfare State", appuya la politique officielle de Washington et devint le plus sûr allié des grandes corporations."


[...]


"Car les nègres d'Amérique sont solidaires des nègres du monde entier. Solidaires dans la servitude. Solidaires dans la lutte de libération. Solidaires, éventuellement, dans l'assaut final contre l'impérialisme et dans la victoire définitive de l'humain sur l'inhumain. Solidaires dans cette révolution de l'homme par l'homme, dans ce grandiose événement qui balayera toute la pourriture du vieux système et rendra l'humanité, c'est-à-dire tous les hommes, aptes à commencer une nouvelle histoire, sans maîtres ni esclaves, sans guerres ni racismes, sans banques ni voleurs."


[...]


"Seule cette usurpation, par une poignée de financiers et leur armée de techniciens, de savants et d'intellectuels, empêchent aujourd'hui, l'humanité d'accomplir le pas le plus gigantesque de toute son histoire, de faire la révolution la plus profonde et la plus humaine que la terre ait jamais connue. Seule cette classe de businessmen auxquels il convient d'associer les bureaucrates du capitalisme d'État soviétique et est-européen, empêchent l'humanité de sortir de sa longue préhistoire."


[...]


"La pitié est un crime contre l'homme. L'homme a droit à la vérité, même si elle est dure comme le granit. Car un monde humain ne peut se construire, se développer et durer que dans la vérité."


[...]


"La fraternité qui ne débouche pas sur une révolution populaire est une fraternité dangereuse. Car, tôt ou tard, elle devient "religion" ou "éthique" : elle ne change finalement rien à la condition matérielle des hommes, à la division de la société en classes, à l'exploitation de l'homme par l'homme."


[...]


"À quoi bon avoir pris conscience qu'on existe pour être exploité, si c'est pour, ensuite, refuser de se soulever contre cet état de choses foncièrement injuste?"


[...]


"Pourquoi les hommes ne veulent-ils pas s'unir? Le bonheur, comme l'amour, comme l'amitié, ne peut se réaliser individuellement. Il faut s'unir..."


[...]


"Je n'en veux pas à ceux qui croient en Dieu. Mais j'en veux à ceux qui se croient "dispensés" de prendre parti contre l'injustice et d'agir pratiquement contre elle, qui se croient "justifiés" de demeurer neutres, en vertu d'imaginaires commandements, révélations ou enseignements divins."


[...]


"La conséquence pratique d'une critique lucide et honnête du système : son renversement."


[...]


"Un révolutionnaire doit toujours être prêt à recommencer et consentir à vivre continuellement dans le risque. L'activité révolutionnaire n'est jamais de tout repos. Quand je consentirai à faire des compromis, j'aurai assassiné notre idéal dans mon esprit et dans mon cœur. Pour mes amis, je serai alors mûr pour le cimetière."


[...]


"Je comprenais qu'accepter de vivre, c'est assumer une histoire collective qui se fait et qui en même temps reste toujours à faire, qui se fait, se défait et se refait sans cesse, selon nos connaissances et nos propres forces, au gré de nos luttes, de nos passions, de nos espérances, de nos intérêts, de nos besoins, de nos options.

Et assumer notre histoire, c'était inévitablement, pour moi, prolétaire québécois nègre blanc d'Amérique, "damné de la terre", commencer par dénoncer et éclairer nos "conditions inhumaines" d'existence, établir une connaissance concrète et l'orienter toute entière vers "les résultats pratiques d'une action", d'une action révolutionnaire, d'une libération totale."


[...]


"Ou du moins l'on peut affirmer que si l'économie capitaliste a été engendrée par un processus non-économique (la violence), elle peut être détruite et remplacée par un semblable processus. Il en est ainsi de tout système économique qui repose sur l'exploitation de la majorité par une minorité et qui engendre une lutte de classes."


[...]


"Ce que nous avons été importe moins, à mes yeux, que ce que nous deviendrons, si nous le voulons."


[...]


"Il n'y a pas contradiction entre, d'une part, affirmer la réalisation inévitable d'une révolution et, d'autre part, demander aux hommes de se battre pour que cette révolution ait lieux et réussisse. Sur le plan théorique, tous les arguments peuvent être annulés par des arguments contraires. Mais dans une épreuve de force il y a nécessairement des vainqueurs et des vaincus, et c'est dans la lutte seulement qu'on peut prouver si oui ou non l'on a raison."


[...]


"Comme dirait Duverger, chaque élection, organisée à coup de millions, exprime moins la participation réelle des masses que les modalités de leur exclusion "légale" du pouvoir. Le peuple, "souverain théorique et fictif", est manipulé chaque fois par les machines électorales des partis les plus favorables aux intérêts des capitalistes locaux et étrangers. Au sein de ces partis, qui fonctionnent comme des sociétés par actions, les "petits" n'ont aucune place. Comment ces partis, qui exclus les travailleurs de leurs rangs, pourraient-ils les admettre au pouvoir?"


[...]


"Quant à la philosophie, je ne la juge pas inutile. Bien au contraire. Je pense que la philosophie, ou plutôt la "critique", a un rôle fondamental à jouer dans l'histoire. Présentement, ce qui me préoccupe le plus, c'est la formulation d'une critique capable de remettre en question la pseudo-objectivité "scientifique" qui, dans les sciences humaines, repose sur l'a priori dogmatique et idéologique que les créations humaines, telle l'économie capitaliste, sont devenues des "forces naturelles" qui échappent maintenant à la liberté des hommes."


[...]


"On ne se rend pas suffisamment compte que les sciences humaines sont contrôlées par la bourgeoisie et placées au service du capitalisme, même si les chercheurs eux-mêmes n'en sont pas toujours conscients. C'est pourquoi ces chercheurs cherchent à installer partout l'objectivité, une objectivité qui consiste à justifier la nature de l'ordre établi, c'est-à-dire le capitalisme."


[...]


"Les conditions dans lesquelles nous vivons sont des créations des hommes qui ont vécu avant nous. Ces conditions de vie (des rapports de production et de propriété à l'organisation des loisirs, de l'éducation et de la culture) peuvent être transformées, détruites, et d'autres conditions de vie, meilleures, plus humaines, peuvent être créées par la puissance des hommes et des collectivités unis (des hommes et des collectivités d'aujourd'hui) pour servir d'autres fins que celles des conditions de vie existantes.

Ces conditions de vie, dans l'état actuel des choses, constituent une organisation essentiellement économique au service d'une minorité. De cette organisation, qui a pour fin principale la recherche et l'accumulation du maximum de profits, d'argent, à même l'exploitation du travail de l'immense majorité des êtres humains, dépendent, aujourd'hui, la vie politique, la vie intellectuelle, l'éducation, la vie religieuse et jusqu'à la vie artistique, dans la mesure où ces diverses sphères d'activités humaines sont contrôlées, monopolisées et dirigées par la minorité dirigeante, en fonction de ses intérêts économiques de classe.

Dans ce monde, toute liberté est sensée être donnée à tous les individus de faire ce qu'il leur plait. Mais cette liberté, en fait, n'appartient qu'à ceux qui ont l'argent nécessaire pour la faire valoir et la réaliser dans des activités personnelles. La liberté n'existe que pour la minorité dominante. Pour l'immense majorité des individus, l'asservissement au travail, à des conditions d'existence sur lesquelles ils ne possèdent aucun contrôle et qui ne leur accorde aucun pouvoir réel de décision ni aucun droit à la jouissance de la richesse produite, et qui, de plus, les privent de la propriété de leurs moyens de production et, par conséquent, de la liberté concrète de satisfaire leurs vrais besoins, leurs besoins à eux, et non ceux du marché capitaliste, dans ces conditions de vie qui sont celles de la société capitaliste actuelle, la liberté n'est rien de plus qu'un mot, qu'une mystification. La liberté existe pour le petit nombre qui possède l'argent et la force. Les membres de cette minorité peuvent se permettre d'avoir une vie personnelle. Les autres, le grand nombre, ne possèdent aucune chance, aucun droit, aucune possibilité concrète d'arriver à cette "vie personnelle" à l'intérieur des conditions d'existence de la société actuelle. Pour se mettre en valeur en tant que personnes, les individus doivent abolirent leurs conditions de vie présentes, qui sont en même temps celles de toute la société. Ils n'y arriveront que par l'action pratique et collective d'une révolution globale, qui non seulement renversera l'État capitaliste mais abolira, en même temps, tout ce qui a, depuis des siècles, perverti et empoisonné les rapports sociaux, la vie en société : la propriété privée des moyens de production et d'échanges, l'accumulation et la concentration du capital entre quelques mains, les catégories marchandes, l'économie de marché, les échanges fondés sur "la loi de la valeur", et jusqu'à l'argent lui-même. Il s'agit, en somme, de "dé-capitaliser" les rapports sociaux et de remplacer la coopération forcée actuelle (qui ne profite qu'à quelques-uns) par une solidarité sociale qui donne à chaque individu les moyens de développer ses facultés, de réaliser concrètement sa liberté personnelle. Les individus isolés sont contingents, asservis aux exigences de la concurrence du travail, etc., aux conditions de vie créées par la bourgeoise pour servir ses intérêts de classe. La bourgeoisie prône l'individualisme, parce que cet individualisme asservi chacun de nous à son pouvoir économique, politique et idéologique, parce que cet individualisme aliène chacun de nous et rend la bourgeoisie invulnérable. C'est dans la mesure où nous deviendrons solidaires les uns des autres que nous nous libérerons de nos multiples aliénations, que nous deviendrons davantage des personnes.

Dans le "succédané" de monde libre que nous connaissons présentement, la liberté concrète et personnelle n'existe que pour les individus qui réussissent à se développer au sein de la classe dirigeante (restreinte) et dans les conditions créées voulues et maintenues en place par cette classe. Dans le "succédané" de nation indépendante, les mêmes conditions d'existence subsistent souvent, parce que les fondements économiques de la division de la société en classes et de l'exploitation de l'homme par l'homme n'ont pas été abolies par "l'accession à l'indépendance" de telle ou telle colonie.

Seule une révolution opérée par la majorité des hommes d'une collectivité donnée, peut mettre en place les fondements d'une transformation véritable, radicale, des conditions d'existence de la majorité des hommes de cette collectivité (qui peut aussi bien être le monde entier qu'un pays ou un ensemble de pays).

Notre idéal à nous, l'idéal du Front de Libération du Québec, est fondé ni sur le pragmatisme opportuniste des partis capitalistes, ni sur l'obsession des "fatalités révolutionnaires" qui se sont donné le nom de "communistes".

Notre idéal se fonde uniquement sur l'humain, sur les hommes, sur leurs activités, sur leurs capacités de produire et de créer, de détruire et de re-créer, de transformer, de défaire et de refaire, etc..."


[...]


Si aujourd'hui nous disons que la révolution "prolétarienne" est possible et que même elle est devenue nécessaire, c'est que nous croyons qu'il y a des limites à l'exploitation que les travailleurs supportent depuis des siècles, exploitation que leur font subir d'autres hommes organisés économiquement, politiquement et socialement pour profiter au maximum de la force de travail de la majorité des hommes.

Nous croyons que ces limites, que cette oppression multiforme, multiraciale et multinationale, demandent aujourd'hui à être dépassées, à être dynamitées d'autant plus violemment que le progrès scientifique et technique procurent aux masses contemporaines, du moins peut procurer immédiatement aux masses les moyens de prendre conscience, par une expérience quotidienne d'exploitation, placée en face de (et en contradiction avec) la richesse du "monde libre" diffusée par les "mass media", les moyens, dis-je, de prendre conscience des multiples disparités et injustices du système actuel. Mais ce ne sont pas les "mass media", ni les machines électroniques ni même le syndicalisme d'affaires qui vont se soulever à la place des exploités, qui même vont donner à ces exploités l'occasion, les moyens intellectuels, les finances et les armes nécessaires à la victoire d'un soulèvement populaire. Non. Ce sont des hommes qui vont accomplir ce travail… Peu importe, le niveau de développement de l'énergie nucléaire dans leur pays ou dans le monde !

La prise de conscience de l'injustice érigée en système appelle une action révolutionnaire, des changements radicaux dans les rapports de production et de propriété et dans les rapports sociaux, en général. Mais cette action ne peut surgir automatiquement de la seule conscience de l'injustice. Il faut qu'elle soit organisée - intellectuellement, moralement, politiquement et militairement - en une force réellement révolutionnaire, c'est-à-dire à la fois, efficace militairement, désaliénante psychologiquement, intellectuellement et économiquement, démocratique et fondée, moralement, sur la solidarité, légalité, la justice et l'honnêteté.

Une telle révolution ne va pas sans guerre, sans violence. Car l'Ordre établi voudra jusqu'à la fin l'écraser dans le sang. Une telle révolution, donc, signifie l'organisation d'une guerre anti-capitaliste, anti-impérialiste et anti-colonialiste qui ne pourra se terminer qu'avec la victoire ou l'écrasement de la classe ouvrière. Hors, si nous faisons la guerre, c'est pour la gagner, et non pour être martyrisés inutilement au nom de la Liberté. C'est pourquoi si toute révolution ne va pas sans guerre, toute guerre, qui se veut victorieuse, ne va pas sans technique.

Toute technique de combat exige une discipline, c'est-à-dire un ensemble de moyens capables de donner à des unités ou à des collectivités combattantes le maximum d'efficacité. À l'âge de l'impérialisme, où nous nous trouvons, (que cela nous plaise ou non), il ne peut y avoir de transformation sociale sans révolution populaire ni de révolution populaire sans une technique et une discipline conçues pour le peuple, adaptées à ses moyens et ses capacités (actuelles ou potentielles).

Le peuple, laissé à la spontanéité de ses révoltes, toujours à recommencer, ne possède aucune force militaire, parce qu'il n'est pas lucide et que sa conscience de classe demeure à l'état d'instinct. C'est ce que les anarchistes (au cœur d'or) oublient toujours. La violence populaire ne conduit pas automatiquement au renversement de l'Ordre établi et peut même être un facteur supplémentaire d'aliénation politique; et cela, pour des générations entières d'individus. Ce renversement de l'Ordre établi, et la désaliénation collective de la classe ouvrière qui doit l'accompagner, est un problème d'organisation populaire, consciente et collective.


[...]


La violence révolutionnaire n'est pas, à vrai dire, une violence idéologique. J'entends par "violence idéologique" ou idéologisée, une violence fondée sur des principes absolus, sur l'inconscient ou l'irrationnel, sur la négation de la réalité, etc., comme la violence fasciste, raciste et antisémite, par exemple. La violence révolutionnaire n'est rien d'autre que la violence organisée et consciente d'un peuple, d'une classe, d'une collectivité nationale ou multinationale qui a choisi d'affronter, de combattre et de vaincre la violence (organisée et consciente, elle aussi) de l'Ordre établi qui les écrase.

Cette violence populaire, organisée et consciente se fonde sur les besoins, les aspirations, les droits de la majorité des hommes. Elle est exigée, chaque jour, par la négation millénaire de ces besoins, de ces aspirations, de ces droits par une minorité de voleurs, d'exploiteurs, d'assassins dont la force économique, politique, militaire et judiciaire (l'État, le Capital, l'Armée, la Justice) a été bâtie, au cours des siècles, à même l'écrasement sans pitié de milliards d'hommes.

Cette violence ne contraint pas les individus et les masses à des actions irrationnelles, au moyen d'une propagande immorale, comme la violence nazie, qui n'a aucun scrupule à exploiter l'instinct de meurtre que tous les écrasés possèdent en eux. Dans le récit qui précède, j'ai souligné, à plusieurs reprises, cette haine farouche qui habite les humiliés et qui ignore vers quoi se diriger. Le fascisme fonde sa violence irrationnelle sur cette frustration très forte et sur l'ignorance dans laquelle la masse de l'humanité est volontairement maintenue par les classes au pouvoir. Le fascisme libère la haine pour mieux détruire la classe ouvrière.

Les révolutionnaires, au contraire, organisent la violence populaire en une force consciente et indépendante. Le fascisme, il ne faut pas l'oublier, est aussi corporatiste : il favorise toujours, finalement, la collaboration des classes au profit du Capital et de la bourgeoisie. En travaillant au développement d'une force populaire consciente et indépendante, les révolutionnaires organisent, à partir de cette matière première de toute révolution que constitue la violence naturelle des cultivateurs, des ouvriers, des petits cols blancs, des étudiants et des jeunes, la désaliénation des masses. En somme, une révolution populaire victorieuse est une psychanalyse collective qui a réussie. Et j'entends ici par "victoire" beaucoup plus que la simple prise du pouvoir. La prise du pouvoir n'est que la première d'une longue série d'activités collectives qui doivent transformer, de fond en comble, tous les secteurs de la vie humaine.


[...]


"Le gros problème, c'est que les fascistes ont le capital au départ, tandis que nous, au départ, nous n'avons que le droit, la justice... et la pauvreté. Mais les fascistes se font rarement tuer pour le peuple. Ils ne font rien par solidarité, sans un objectif matériel. Ils brisent les grèves et fusillent les travailleurs qui veulent s'emparer des usines. Ils sont du côté de la Police et des Juges. Mais, malheureusement, le peuple s'en aperçoit souvent trop tard… Et alors, une fois de plus, la résignation, la soumission et la honte reprennent le dessus sur la violence et le désir de libération.

Tout cela n'est pas simple ni toujours "contrôlable" physiquement. Dans un temps de crise, la théorie est une bien petite arme. C'est avant la crise qu'il faut voir clair et organiser les fondements d'une révolution populaire. Il faut toujours avoir présent à l'esprit que les crises économiques, politiques et sociales qui favorisent le développement d'une révolution authentiquement populaire sont les mêmes qui favorisent, en même temps, l'émergence du fascisme. Et les classes dirigeantes ont toujours recours au fascisme quand elles sont prisent de panique. Car le fascisme est, en temps de crise, leur meilleur instrument de combat et de répression. Quand la crise est finie, les fascistes se font "démocrates", "libéraux", "sociaux-chrétiens"... L'illusoire démocratie peut recommencer d'exploiter le peuple dans un climat de "paix sociale" !"


[...]


"Je crois que pour échapper à la tentation fasciste, il n'y a qu'un moyen : organiser la majorité, - c'est-à-dire les ouvriers, les cultivateurs, les cols blancs, les intellectuels progressistes, les étudiants, les jeunes et les petits bourgeois lucides - , en une force révolutionnaire ouvertement et radicalement anti-capitaliste, anti-impérialiste et anti-colonialiste. Il s'agit de prendre parti pour 90% de la population contre les 10% qui veulent saisir l'occasion qui s'offre à eux, aujourd'hui, d'accroître leur domination sur les "non-instruits" et d'augmenter, du même coup, les profits et les privilèges liés à cette domination."


[...]


"C'est, d'ailleurs, seulement par l'Action révolutionnaire d'une organisation populaire multinationale que l'impérialisme (quel que soit son nom, sa forme ou sa couleur) pourra être liquidé une fois pour toutes."


[...]


"Si vraiment notre idéal est de faire en sorte que, par une action pratique, qui se nomme une révolution, chaque exploité, chaque humilié, chaque frustré, puisse être en mesure de "se mettre en valeur en tant que personne", et cela le plus tôt possible, nous devons, en tant que révolutionnaires et êtres conscients, penser aujourd'hui à beaucoup plus qu'au simple renversement d'un État bourgeois. Et nos préoccupations doivent englober plus que de simples problèmes de stratégie et de tactiques militaires. C'est un nouveau modèle de société humaine que nous devons proposer aux ouvriers, aux cultivateurs, aux cols blancs, aux étudiants et aux jeunes d'aujourd'hui et dont nous devons commencer à jeter les bases, dès maintenant, avec eux, au sein même du mouvement révolutionnaire qui non seulement doit les mettre au pouvoir mais, en même temps, les rendre aptes à construire cette société nouvelle pour l'avènement de laquelle ils auront (ou ont déjà) mille fois risqué leur vie."


[...]


"Je crois démontrer, dans cet essai, que le F.L.Q. n'est pas un mouvement terroriste dont l'action serait au service de passions "aveugles". Nous savons avec une certaine précision ce que nous voulons.

Si, un jour, comme tant de révolutionnaires avant nous, nous mourrons pour cet idéal humain qui est devenu notre raison de vivre, ce ne sera ni en martyrs ni en héros, mais en tant que simples soldats liés à la lutte quotidienne et universelle des paysans, des ouvriers, des étudiants et des jeunes. Nous mourrons comme on meurt à la guerre... victimes de l'armement ennemi ou d'un accident stupide. Nous ne serons ni les premiers ni les derniers, ni les meilleurs ni les pires. Des hommes comme vous."


[...]


"Aujourd'hui, le fait essentiel est le suivant : le Québec, manipulé par les États-Unis, est contraint de vendre à des taux inférieurs à leur valeur réelle ses richesses naturelles et son "cheap labor" et d'acheter à des prix très supérieurs à leur valeur réelle les produits fabriqués aux États-Unis ou au Japon ou en Angleterre… grâce à l'exploitation sans limites de ses propres richesses et de la force de travail de sa population!"


[...]


"Je n'ai aucune objection à ce que, tous ensemble, nous disions merde à Ottawa. Car nous n'avons que faire de son encombrabt paternalisme, qui, d'ailleurs, nous coûte assez cher en taxes et contribue à brouiller les cartes. Bon. Disons merde à Ottawa. Et ensuite? Qu'est-ce qui va changer? Une seule formule d'impôts au lieu de deux? Une ligne téléphonique directe Québec-Wasington? Une armée d'opérette intégrée à NORAD? Un délégué à l'O.N.U., un à l'O.E.A., un troisième à l'O.T.A.N. et un ambassadeur bien à nous au Vatican? Et après? Le fer de la Côte-Nord, l'amiante d'Asbestos, les mines de l'Abitibi, nos forêts et nos ressources hydrauliques, le commerce, la finance, l'industrie… et les "machines électorales" : tout cela ne sera-t-il pas encore propriété exclusive des Américains? Alors qu'est-ce que la majorité de la population du Québec risque de gagner à cette indépendance de papier, à part une aliénation politique supplémentaire et, vraisemblablement, une plus grande mesure encore d'asservissement économique?

Comprenez moi bien : je ne suis pas contre l'indépendance du Québec, mais contre l'illusoire indépendance du Québec que nous propose actuellement, habillée de diverses formules (de l'État associé à la République), la petite bourgeoisie parasitaire du Canada français. Et c'est pourquoi je suis pour la révolution, car seule une révolution en profondeur peut nous rendre indépendants. Ce n'est pas là une question d'idéologie mais de fait. Et il faut "se boucher" volontairement les yeux et l'esprit pour faire semblant de ne pas s'en rendre compte.

Mais, messieurs du séparatisme "politique", la malhonnêteté intellectuelle risque, un jour, de vous coûter cher, car une révolution, surtout une révolution conduite par la majorité, s'accommode assez mal des exploiteurs hypocrites et lâches qui font le jeu de ses adversaires. Et l'adversaire de la révolution québécoise, ce n'est pas Ottawa (qui n'en a pas les moyens!), mais Washington. Oui ou non, messieurs, êtes-vous pour la séparation d'avec Washington? Êtes-vous pour ou contre l'impérialisme? Je sais combien cette question vous embarrasse. Mais que voulez vous, chers compatriotes! c'est la seule question qui ait, aujourd'hui, un sens.

Nous ne sommes plus en 1837 et nous en avons soupé des Louis-Joseph Papineau! Les Papineau de 1967 nous écœurent autant que celui de 1837. Comme les Cartier de 1967 nous écœurent autant que celui de 1867.

Nous sommes écœurés d'être, depuis 350 ans, l'objet de marchandage entre capitalistes "autochtones" et étrangers. Cette fois, nous exigeons tout, l'indépendance et le pouvoir économique inclus. Et si nous devons, pour cela, affronter les Marines de Lyndon B. Johnson les armes à la main, et bien! nous prendrons les armes contre les Marines, nous suivrons l'exemple du peuple vietnamien. Vous serez bien alors obligés de descendre dans la rue avec nous et de suivre… ou bien d'aller chercher refuge, réconfort et B-52 à Washington, comme le fait le général Ky et sa clique de "vendus". Comme, demain, vous le ferez peut-être vous-mêmes, vous qui, aujourd'hui, réclamez : égalité ou indépendance."


[...]


"Cette révolution dont le Québec a besoin, comme tous les pays asservis au capitalisme et à l'impérialisme colonisateur, implique ni plus ni moins que la disparition du capitalisme lui-même, ce qui veut dire des transformations encore plus profondes que celles qu'exige la nationalisation du capital étranger. Il s'agit, en fait, d'abolir le capital lui-même, base de la société actuelle."


[...]


"Nous ne comprenons pas le millième des découvertes scientifiques contemporaines dont les applications pratiques servent d'instruments de domination et d'exploitation pour la bourgeoisie capitaliste qui seule possède les connaissances, les hommes et la technologie nécessaires pour appliquer ces découvertes à ses propres fins ou intérêts. Parce qu'elle est seule à monopoliser l'argent qui est le ciment de la société actuelle, elle peut "acheter" les savants, leurs découvertes et les instruments techniques de leur utilisation pratique. Elle possède ainsi des moyens de plus en plus perfectionnés non seulement de renforcer sa domination et son système d'exploitation mais de le justifier "scientifiquement" au moyen de magazines, de revues, de journaux, d'émissions de radio et de télévision, de cours collégiaux et universitaires dont la fonction réelle n'est pas de socialiser les connaissances scientifiques mais d'asservir et de pervertir ces connaissances en les transformant en "idéologies" justificatrices du statu quo."


[...]


"La "superstructure" existentialiste (chrétienne, nihiliste, neutraliste, sadique, marxienne, etc. - un peu pour tous les "tempéraments", quoi!) a sa contrepartie "populaire" dans cet amas de romances, de récits sadiques, d'histoires policières ou pornographiques, de potins scandaleux, de gangstérisme et de violence, d'aventures guerrières et meurtrières qui remplissent les pages d'un nombre considérable de publications et d'émissions radio-télédiffusées. Plongés quotidiennement dans cette "marchandise" irrationnelle que font déferler sur nous, par vagues immenses, les "mass-media", propriété des businessmen, nous sommes "formés" sous pression à l'acceptation de l'absurde, au mépris de l'existence, à la délinquance, à l'individualisme amoral du "struggle for life" et, par ce biais, détournés de nos tâches politiques et révolutionnaires."


[...]


"Mes rêves sont "démesurés" et je suis pourtant un homme ordinaire, à ce qu'il me semble. Je ne peux "vivre ma vie" sans travailler à faire la révolution et il m'apparaît que c'est un peu la même chose pour vous. Il ne s'agit pas de jouer aux héros, - qui le peut, d'ailleurs, à l'ère de la bombe atomique et de la guerre atroce du Vietnam? - mais de nous mettre ensemble pour bâtir un monde neuf où les hommes ordinaires, comme vous et moi, aurons cessé d'être les nègres des millionnaires, des fauteurs de guerre et des prédicateurs de la passivité, pour devenir enfin libres de soumettre le monde à leurs "caprices" : l'amour, la curiosité scientifique, la création... dans la solidarité et l'égalité, dans la modestie et la fierté."


[...]


"Peu de temps après ma condamnation, j'écrivis à mes amis et à mes camarades une longue lettre qui résume bien mes sentiments d'alors, sentiments que j'ai toujours éprouvés depuis le début de mon incarcération jusqu'à ce jour. Je me permet de citer ici intégralement cette lettre.


Montréal, 29 avril 1968

Chers amis et camarades,

Sachez d'abord que je me porte à merveille et que ma condamnation à l'emprisonnement à perpétuité n'a nullement affecté ma détermination de me battre jusqu'au bout et partout, même en prison, pour la libération des nègres blancs du Québec.

Tout ce que je souhaite, en ce moment, c'est que mon procès et ma condamnation vous fasse prendre conscience encore davantage de l'arbitraire du maudit système qui nous opprime et vous raffermissent dans vos convictions et dans votre action.

Ce fut une victoire très importante pour le F.L.Q. et pour la révolution québécoise que d'avoir acculé la Couronne et le Tribunal à politiser eux-mêmes mon procès, au-delà de toute espérance. En m'imposant ce procès pour meurtre, l'Ordre établi s'est démasqué lui-même et a été forcé de révéler au peuple son vrai visage - celui de la dictature et de l'arbitraire.

Maintenant, il importe d'exploiter au maximum cet événement historique pour démontrer aux masses exploitées le caractère foncièrement arbitraire des Lois bourgeoises que l'appareil judiciaire, avec la police et l'armée, a pour fonction de faire servir à la défense, au maintient et à la promotion des seuls intérêts politiques et économiques, des seuls privilèges de la classe dirigeante, de la classe capitaliste, inféodée au colonialisme et à l'impérialisme anglo-américain.

Vous ne devez pas demeurer stupéfiés ou écrasés par la sentence très lourde que le juge Leduc a eu la bienveillance éminemment chrétienne et bourgeoise de m'accorder au terme de ce long procès politique. (L'Ordre établi ne doit pas se sentir bien solide en 1968 pour traiter avec autant de sévérité et d'honneur ma minuscule personne!).

Vous ne devez pas non plus vous contenter de crier votre révolte, votre indignation ou votre nausée. Vous devez agir. Et agir vite.

Le temps des récriminations en famille autour d'une table chargée de bouteilles de bière est révolu. C'est dans la rue et dans l'Action que les combats se perdent ou se gagnent. Et nous devons gagner! Il y va de note liberté, de notre dignité, de notre existence même. Allons-nous, toute notre vie, nous résigner en pratique à l'esclavage (noir ou rose) et à l'humiliation, tout en gueulant, à temps perdu, notre opposition au système?

Pour nous libérer complètement de l'esclavage auquel le système actuel nous accule, nous devons d'abord cesser d'être les esclaves de nos peurs, de nos lâchetés, de nos hésitations et de nos petites habitudes de résignés ou d'engourdis. Il est temps de faire le saut et d'embarquer à fond dans la lutte.

Ça ne sert à rien de brailler sur le sort fait par les colonisateurs et les gardes-chiourmes locaux aux prisonniers politiques québécois si l'on n'est pas prêt soi-même à se battre comme ils l'ont fait - et comme ils le feront à nouveau, une fois libérés des geôles de l'oppression et du mépris.

Vous me direz peut-être que j'exagère et que je plane dans l'Absolu, sans tenir comptes des réalités quotidiennes où chaque individu se trouve plus ou moins empêtré, nécessairement. En fait, je connais très bien tout cela… et le reste. Mail il faut tout de même faire face aux questions et aux réponses fondamentales, faire face également aux tâches que commandent ces questions et ces réponses, que vous connaissez aussi bien que moi.

Notre libération est un problème essentiellement pratique. Et c'est par la pratique, par l'action, qu'il sera résolu. Les théories et les discours ne valent que dans la mesure où ils éclairent et stimulent l'action. Sans l'action, sans la pratique, ils sonnent creux et ne produisent rien.

C'est à vous qu'il appartient de définir et de réaliser l'action qui, dans le milieu où vous travaillez, est la plus susceptible d'accélérer le processus de notre décolonisation et de notre émancipation en tant que peuple et que classe opprimée. Je compte sur vous, mes camarades en prison comptent sur vous, pour que cette action ne soit jamais échangée ou abandonnée au profit d'un quelconque confort d'emprunt, d'une promesse illusoire de victoire sans combat ou encore d'une non violence inefficace et trop souvent complice de l'oppression et de l'exploitation de l'homme par l'homme. Même si la violence est un phénomène détestable en soi, il n'en demeure pas moins vrai que, pour les exploités et les colonisés que nous sommes, la liberté se trouve au bout des fusils. La soi-disant "paix sociale" que la bourgeoisie veut nous imposer à coups de matraque est elle-même une violence permanente exercée contre notre liberté et notre droit de remettre en question l'Ordre capitaliste et colonial, de le détruire et de le remplacer par un autre, plus conforme à nos aspirations, plus digne de l'homme. Ceux qui se font les complices de cette fausse paix contribuent au maintien de la dictature, au renforcement des illusions "démocratiques", et retardent le développement d'une conscience de classe révolutionnaire chez les masses exploitées.

Nous ne pouvons réellement "bâtir la paix" que le jour où la violence révolutionnaire, armée et consciente, contrera celle que les capitalistes, colonialistes et impérialistes, que les exploiteurs du peuple exerce quotidiennement contre les travailleurs, contre les étudiants, contre les jeunes, contre les intellectuels progressistes, contre 90% de la population du Québec. Quand le système actuel sera détruit, nous bâtirons ensemble la paix, en même temps que la fraternité et la justice. Mais pour atteindre cet objectif, nous devons d'abord bâtir ensemble un mouvement révolutionnaire et une armée du peuple. Nous devons d'abord organiser ensemble une violence, une force, capable de nous libérer tous des multiples formes d'esclavage, de domination, et d'aliénation qui nous asservissent collectivement et individuellement depuis le berceau. Nous deviendrons libres dans la mesure où, ensemble, nous aurons le courage de nous donner les armes de notre libération et de nous battre pour vaincre. Nous pourrons bâtir la paix, l'égalité, la fraternité et la justice dans la mesure où, ensemble, nous saurons gagner la guerre que nous impose notre condition de nègres blancs. Il nous faut gagner la guerre, et non pas une bagarre par-ci par-là, tous les cinquante ans.

Nous ne sommes plus seuls à lutter pour conquérir notre liberté. Loin de là! Notre lutte est liée aux nombreuses guerres du peuple qui se développent aux quatre coins du monde contre l'ennemi commun : l'impérialisme américain. Notre combat à nous Québécois, à nous francophones d'Amérique, à nous nègres blancs, intéressent les autres peuples opprimés comme leurs combats à eux nous intéressent et nous concernent directement. Nous sommes tous solidaires et responsables les uns des autres. Aucun de nous, sans trahir ses frères, ne peut se dispenser des tâches qu'impose à l'échelle planétaire la construction d'un monde plus humain. Le désengagement est toujours une forme de collaboration avec l'ennemi. Le neutralisme n'existe nul part.

Chers amis et camarades, ces paroles ne sont pas nouvelles et d'autres révolutionnaires, beaucoup plus qualifiés que moi, les ont crié un peu partout dans le monde. Certains, en fait les meilleurs d'entre nous, ont payé de leur vie la mise en pratique de ces vérités élémentaires.

Je tenais à vous saluer, aujourd'hui, en vous rappelant, une fois de plus, le sens profond de notre lutte et de nos sacrifices. Cela me paraît essentiel pour situer mon procès et son dénouement (provisoire) dans leur véritable perspective. Mon procès fut aussi le vôtre. Mon procès fut celui de la colère des exploités du Québec. Mon procès fut celui des travailleurs, des étudiants, des jeunes, des intellectuels révolutionnaires tout autant que celui du F.L.Q. et l'un de ses membre. Ma condamnation à l'emprisonnement à perpétuité est bel et bien la sentence que l'Ordre établi pense avoir imposée à la révolution québécoise, coupable de vouloir le renversement du capitalisme et la destruction de l'impérialisme. Mais en condamnant un individu, un militant du F.L.Q., l'Ordre établi n'a pas aboli la situation globale qui a engendré la nécessité d'une révolution au Québec. Au contraire, l'Ordre établi a même, par ce procès et cette condamnation, contribué à l'accélération du processus révolutionnaire.

Mes amis, mes camarades, mes frères, j'en ai la certitude, NOUS VAINCRONS!

Ne regardons pas en arrière, mais fonçons en avant!

Vive le Québec libre!

Vive la révolution!

Vive le F.L.Q.!"



[...]


"Je suis Québécois à cent pour cent, et c'est au Québec d'abord que je veux poursuivre le combat contre l'impérialisme. C'est au Québec que, de tout mon cœur, j'espère vaincre la tyrannie avec mes camarades ou bien mourir avec eux, les armes à la main."


[...]


"En guise d'épilogue

Souvent, en écrivant ce livre, je me suis demandé : ai-je raison? Ai-je tort? Mais que m'importe d'avoir raison, au fond?

Il ne s'agit pas, mes amis, d'avoir raison, mais de vaincre l'exploitation de l'homme par l'homme de vaincre sans se trahir ni trahir les siens. Et pour vaincre demain, il faut commencer à se battre aujourd'hui. Certes, il faut tout faire pour voir clair. C'est essentiel. Mais il faut éviter le piège des certitudes imaginaires, des rêves d'après-guerre. Nous sommes en guerre, et cela depuis des siècles, contre ceux qui nous exploitent. N'allons pas croire que nous vaincrons un jour par un miracle des dieux. N'attendons pas non plus de savoir avec précision ce que sera notre monde après note révolution. Mais organisons-nous dès maintenant pour que ce monde soit le plus humain possible. Parce que nous sommes acculés à faire l'histoire chaque jour, nous ne pouvons nous retrouver, du jour au lendemain, dans une société radicalement transformée sans que nous ayons nous-mêmes opéré cette transformation. Et lequel d'entre nous peut décrire ce qui n'existe pas encore? Nous faisons des plans, mais nous savons que ces plans seront modifiés, améliorés, perfectionnés par notre action, à mesure que nous deviendrons plus lucides et plus aguérris. Et c'est en donnant aujourd'hui le maximum de nous-mêmes, en pratiquant aujourd'hui les principes qui sont devenus les nôtres, en faisant "passer à l'action" la conscience que nous avons aujourd'hui, que nous développerons à la fois note force et notre conscience, que nous deviendrons véritablement responsables et libres.

N'attendons pas d'un messie de solution magique à nos problèmes. Réfléchissons, aiguisons nos outils, retroussons nos manches et tous ensemble, au travail! La révolution, c'est note affaire, à nous les nègres. N'attendons ni du Pape ni du président des États-Unis un mot d'ordre révolutionnaire, pour nous mettre en marche. Ce mot d'ordre ne peut venir que de nous, les nègres : blancs, noirs, jaunes… les crottés de la terre!

Nous sommes les plus forts, les amis, mais nous ne le savons pas, parce que nous sommes encore dominés par la peur.

Je comprends que la liberté nous fasse peur lorsque l'on voit de quel prix les vietnamiens doivent aujourd'hui payer la leur!

Mais nous n'avons pas le choix. L'esclavage n'est pas une vie. D'autres font tout ce qu'ils peuvent pour se libérer du capitalisme et de l'impérialisme. Pourquoi pas nous? Serions-nous des lâches, mes amis, des "petites santés" que l'hiver rendrait frileux? Mais non. Nous ne sommes pas des lâches mais nous sommes encore un peu trop "moutons".

Tout, en ce monde, nous appartient. Nous devons abolir l'inégalité des privilèges usurpés et accumulés par la force. Par la force, je le répète.

Et c'est par la force que nous aussi, les crottés, les porteurs d'eau, les scieurs de bois, les cireurs de bottes, les manœuvres, les gratte-papiers anonymes et mal payés, les serveuses de restaurant, les mineurs, les "cheap workers", du textile, de la chaussure, des conserveries, des industries, des vêtements, des grands magasins, des compagnies de chemin de fer, des ports du Saint-Laurent, des terres de roches du Québec et des coopératives étranglées par les trusts…; c'est par la force et non par la résignation, la passivité et la peur, que nous deviendrons libres."


[...]







Extraits de Nègres Blancs d'Amérique - Autobiographie précoce d'un "terroriste" québécois, aux éditions Parti Pris, écrit à l'hiver 1966-1967, pendant l'incarcération de Vallières.


Pierres Vallières 1938 - 1998.

Malgré les moments difficiles vécus par la suite, et en dépit de ce qui a été dit sur son compte, les Québécois peuvent êtres reconnaissants et fier de Vallières. Il a su s'exprimer sans restrictions, nous as ouvert plus grand les yeux sur notre situation de Nègres Blancs d'Amérique, et surtout a osé affirmé que le combat pour la "souverainetée" n'a rien de québécois, ni de politique; il est simplement humain, et appartient à tous les humains.


Merci Pierre...


Nous Vaincrons!


(Commentaire Idéaliste à la mémoire d'un Idéaliste)







© 2000-2006, Évolution Québec
Toute reproduction autorisée