Texte de Georges Kahl et Jean Basile








Le "pot" n’est plus ce qu’il était. Son usage généralisé, les conditions de cet usage, la réaction de la société ont largement été modifiés par le temps qui passe. L’effet de pyramide s’est fait sentir; la qualité s’est substituée à la quantité. Nous ne prétendons pas, ce disant, juger qui que ce soit, mais le constat est inévitable, même s’il existe encore des gens qui se confrontent à la marijuana un peu comme on le faisait au tournant de la décennie : sérieusement, avec grâce mystique et rituels.

Malgré tout, il ne faudrait pas s’imaginer que le matériel ici présenté a perdu de son efficacité et de son actualité. Il n’est pas dit, loin de là, que l’on accepte, comme un droit acquis, la notion d’expérience psychique que la marijuana offre aux personnes attentives. L’expérience psychique, aujourd’hui comme hier, s’oppose à la fonction robotisée que les sciences du comportement ont finalement imposée à l’humain, dans le but, à peine désavoué, de le rendre manipulable à l’extrême. La publicité, les campagnes électorales, les influences directes ou indirectes sur les moyens de communication, ne sont que le haut d’un iceberg dont la masse occultée est énorme et subtile en ce qu’elle agit sur les peurs, les angoisses, les agressivités, les renoncements que l'on sait désormais provoquer ou annihiler.

L’expérience psychique tend à redonner à l’homme sa valeur individuelle par le biais de son imagination. Le monde est multiple et ses descriptions sont innombrables. "Vive l’imagination" était un slogan à la mode. "Tout est dans votre tête", aussi. Peut-on dire, honnêtement, qu’ils sont invalides aujourd’hui?

En bref, l’expérience psychique individuelle, puis collective, contredit formellement l’engineering de la docilité; c’est là une erreur, combien significative, d’affirmer que les hallucinogènes "rendent les gens dociles", disons le mot : apolitiques.

La marijuana, de fait, par l’intermédiaire de ses usagers, en tant que moyen de changement social, voulait (veut encore?) changer le monde, y compris dans sa vision politique.

Un simple regard, platement historique, montre aisément qu’elle n’était qu’un outil parmi tant d’autres : les fronts de libérations sexuelles, la révolution féministe (droits, pilules, avortements, enfants, etc.), les groupes minoritaires (les Noirs, les homosexuels, les fous, les vieux, etc.), le droit des gens à l’information face à l’entreprise de l’électronique, la lutte écologique. Etc. Il est amusant de constater que toutes ces questions, décriées, ridiculisées il n’y a pas encore dix ans, sont aujourd’hui à l’ordre du jour et font l’objet de débats aussi innombrables qu’inutiles dans les grands médias.

Seuls le sexe et la marijuana (avec une extension pour toutes les drogues hallucinogènes) sont restés "underground" et systématiquement ignorés, voire condamnés. Mais ce la est-il étonnant? Nous touchons là le dernier et fondamental droit de l’individu à lui-même.

La lutte, on le voit, est loin d’être terminée. On peut même dire qu’elle en arrive à l’essentiel et que la dernière bataille sera difficile.

Curieusement, le Mainmise 4 (et par conséquent ce livre) passa sous silence la place des femmes dans l’histoire physique et mentale des drogues hallucinogènes et de la marijuana. Ce sont encore les hommes qui auraient tout fait! Mais c’est là une erreur qui fut celle de toute la contre-culture dont l’imagerie à part quelques exceptions (Joplin, Mitchell, Nyro, Slick, etc.) exploita la masculinité, souvent exacerbée et publicisée par les jeans et les bottines de construction de ses tenants.

C’est pourtant un fait anthropologique reconnu que les femmes ont joué, non pas un rôle de premier plan mais bien le premier rôle dans la genèse des drogues hallucinogènes et de l’histoire humaine. Cybèle, Cérès sont de celles-là, pour s’en tenir à la mythologie. Même après la révolution patriarcale abrahamique, les femmes n’ont pas manqué de surgir de la route, depuis Marie-la-prophétesse jusqu’à Sabina, la fameuse chamane mexicaine qui révéla à Wasson le culte du psilocybe à Huatla.

Et que dire, pour rester à notre époque, de la SEULE femme qui siégea à la commission Le Dain sur l’usage des drogues hallucinogènes à des fins non-médicales, Marie-Andrée Bertrand qui soumit un rapport dissident?

Malgré tout cette erreur n’est qu’apparente. En effet, les drogues, comme toute plante active, ne sont pas une. Elles ont, comme l’être humain, deux aspects distincts. Disons le mot : deux sexes auxquels se rattachent les attributs traditionnels de l’eau-femme-lune et du feu-homme-soleil. En ce qui touche la marijuana, il est significatif que son principe actif, son "avoir" de nature lunaire féminine, aqueuse, est mis en mouvement par une autre nature qui est solaire, masculine, ignée. Les Scythes, par exemple, ne l’utilisait pas comme nous, en la fumant directement, mais bien en la brûlant sur des pierres chauffées au rouge. On peut l’absorber buccalement, dira-t-on. Mais la digestion est aussi une combustion.

Que ce soit le peyotl, le psilocybe mexicain, la coca, la marijuana, aucun culte religieux auquel ces drogues ont été associées ne fait appel à ces notions que trop de gens ignorent ou ont oubliées et qui montrent que le principe actif des drogues est toujours féminin, le principe masculin n’étant qu’une sorte de catalyseur.

Par une curieuse déformation, l’idée du feu "purificateur" (et non plus catalyseur de l’eau) resta fortement ancré dans l’esprit humain. Ce n’est pas pour rien que l’on brûlait les sorcières.

Pour l’heure, les partisans de la vieille Gnose sauront à quoi ce livre entend participer, maladroitement certes, mais avec toute l’assurance espiègle et la rigueur amusée que notre époque, si étrange, autorise.

Puisse les autres s’amuser sans complexes. Après tout, cet ouvrage a aussi été fait pour eux. Surtout pour eux.





La Marijuana
Georges Khal et Jean Basile, Les Éditions de l’Aurore, Montréal, 1977





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